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Edition spéciale : Le design, nouveau langage de l’information

Dans cette nouvelle newsletter de la Médiatech, on explore comment le design transforme la fabrique de l’information. Focus sur son rôle au Monde avec l'interview de Thomas Steffen. Toujours chez Le Monde, on va décrypter le rôle que jouent les cartes dans l'accessibilité de l'information. Côté infographie, on s’intéresse aux posters médiatiques et à leur fonction de vulgarisation. Cette semaine, édition spéciale oblige, nos recommandations mettent en lumière des projets qui utilisent le visuel pour informer.

Fini le temps où la newsletter s’apparentait à un amas de liens bleus et une mise en page aussi rigide qu’un tableur Excel. Aujourd’hui, elle n’est plus un simple canal de distribution, partagé par mail, mais un véritable rendez-vous esthétique avec l’audience.

L’attention portée au visuel des newsletters montre la volonté des médias de capter le « temps de cerveau disponible » de leurs lecteurs : une newsletter visuellement agréable guide l’œil, et réduit la fatigue cognitive. En 2026, Médiamétrie révélait que les Français passaient environ trois heures par jour en ligne, mais disposaient d’un temps d’attention de 47 secondes. En investissant le champ du design, les rédactions poussent plus loin leur stratégie de fidélisation

Prenons la newsletter de Quotidien, qui fait le pari de prolonger l’expérience télévisuelle dans notre boîte mail. On y retrouve la police type de l’émission, le caractère bâton, mais aussi les énormes visuels détourés et les coloris dynamiques qui font son identité visuelle. Résultat : on peut entendre résonner le Petit Q de Willy Papa rien qu’en lisant. Mais les stratégies de design des rédactions s’adaptent aussi à leur lectorat. Chez Brief.me, pas de couleurs à l’excès, ni de détourage, mais un minimalisme assumé et une typographie aérée. Un design « silencieux », mais tout aussi efficace. Les couleurs sont codifiées : rouge pastel pour les infos à ne pas rater, orange pour le focus actu, ou encore bleu pour les infographies. L’œil se repère, et découpe sa lecture selon ses propres besoins. Même si les techniques sont différentes, l’objectif reste le même pour toutes les newsletters modernes : attirer par la forme et intéresser par le fond.

  • Interview de Thomas Steffen, designer graphique au Monde

  • L'infographie : L’ère des posters médiatiques

  • Décryptage : Les cartes du Monde, vulgariser l’actualité par l’image

  • Les recos 100% édition spéciale design : Forensic Architecture, DensityDesign Lab et Information is Beautiful

Au Monde, Thomas Steffen met le graphisme au service de l’information 

Thomas Steffen est designer graphique au Monde. Son service de design numérique est chargé de raconter visuellement l’information. Une expertise au service d’une meilleure compréhension de sujets complexes.

Tu te décris comme un « editorial designer », qu’est-ce qui se cache derrière ce terme ?

Le terme varie selon les pays et les titres de presse, mais je me définis comme un designer graphique dans un domaine spécifique : l'information.

Au Monde, si tu prends ma fiche de poste, il est écrit « chef de service adjoint à la direction artistique chargé du numérique ». Mon équipe est chargée de la mise en scène visuelle des articles et des enquêtes sur le web. L’un des formats que je préfère, c’est ce qu’on appelle les investigations visuelles. C’est là qu’on apporte le plus de valeur dans la transmission et la pédagogie de l’information.

Par exemple, avec notre travail sur les ravages de la guerre à Gaza, le design graphique nous permet de montrer comment l'armée israélienne détruit des zones qu'elle est censée rendre aux Palestiniens. L’enquête se basait sur la comparaison d’images avant/après. Tout le problème était de trouver un moyen visuel pour que cette comparaison paraisse évidente à la lecture. On a donc mis au point un système dans lequel le lecteur voit se superposer des images d’avant et d’après la destruction de Jabaliya, tout en déroulant l’article.

J’ajouterais quand même que ces formats nécessitent des moyens humains et financiers importants. Le pionnier dans ce domaine est le New York Times. Plus généralement, la presse anglo-saxonne a des services consacrés au design graphique depuis bien plus longtemps que nous. Au Monde, il a fallu un temps énorme pour faire comprendre l’utilité de notre service. Il a été créé en 2019 par Melina Zerbib.

Quelle est la plus-value de ton travail pour le journal ?

Nous faisons de la pédagogie visuelle. La rédaction fait appel à nous quand le texte ne suffit pas : parce que l’article ne sera pas assez clair ou parce qu’il ne sera pas assez fort.

Je trouve qu’il y a un très bon indicateur pour mesurer l’utilité de notre travail : c’est quand l’article atterrit dans le débat public. Au Monde, on a fait un grand format qui explique le réchauffement climatique (l’article est paru en 2025). Beaucoup de gens ont parlé de ce dossier, mais nous n’avons pas produit les données : cet article est une mise en image du rapport du GIEC. On l’a rendu compréhensible pour les gens : c’est dans ces cas-là qu’on apporte vraiment de la valeur ajoutée.

Notre travail consiste à trouver une idée visuelle pour que le lecteur comprenne une information complexe. C’est le nerf de la guerre, car parfois nous n’avons pas d’image à disposition et, pourtant, les lecteurs doivent savoir au premier coup d'œil de quoi l’article va parler. C’est rare, mais il m’est déjà arrivé qu’on me dise : soit tu prends cet article et on le sort, soit tu ne le prends pas et on ne le sort pas.

Comment ton travail s’articule-t-il avec les autres services de la rédaction ?

Quand je travaille sur un sujet, l'article n'est jamais écrit. C’est ça qui m’intéresse, mais qui est aussi difficile. Le journaliste rédacteur vient nous expliquer l’idée, l’angle, et ensuite on commence à travailler en parallèle. Se coordonner est un vrai apprentissage. On ne peut pas attendre que le papier soit écrit pour commencer à réfléchir à son graphisme : on manquerait de temps et les délais de parution seraient trop longs.

Concrètement, on travaille sur un même document avec les journalistes. Ils mettent leur texte à gauche ; nous, on met les images d’illustration correspondantes à droite. C’est comme si tu faisais le montage d’une vidéo, qui est ensuite pilotée au scroll par le lecteur sur le web.

Ce qui est difficile, c’est qu’on doit conjuguer une certaine flexibilité par rapport à l’actualité « chaude », alors même que, lorsqu’on commence à coder, il devient compliqué d’adapter ce qu’on a déjà produit en fonction des imprévus. C’est vraiment du sur-mesure.

Cartes, iconographies, photos… vous avez recours à beaucoup de matériaux différents : quels outils utilisez-vous pour les exploiter ?

Mon équipe est composée de deux développeurs et de trois graphistes. Pour les gros dossiers, on utilise effectivement la matière éditoriale produite par les autres services. Si j’ai besoin d’une carte un peu complexe, je m’adresse au service cartographie. Toute la partie data, ce sont plutôt les Décodeurs qui vont nous la fournir.

De notre côté, on a des compétences en narration visuelle : on met en forme cette matière grâce au code et au graphisme.

Sur certains projets très importants, on travaille en équipe. Par exemple, sur l’enquête Green to Grey (qui montre l’artificialisation des sols en Europe), issue d’une collaboration avec onze médias européens en 2025. Dans l’article sur lequel on a travaillé, il y avait surtout des images satellites, mais aussi une cartographie, des graphiques et des données, fournis par les Décodeurs. Ce sont eux qui ont récolté les données, les ont fait parler, et nous, on les a aidés à les mettre en image pour que ce soit le plus efficace possible aux yeux du lecteur. Ce sont des compétences distinctes.

Au cœur du « Monde » : quand les cartes nous aident à comprendre l’actu

On les voit partout dans nos journaux ou sur nos téléphones. Plus que de simples dessins, les cartes du journal Le Monde expliquent des sujets compliqués en un coup d'œil. Plongée dans un service où l'on traduit l'actualité en images pour la rendre accessible à tous.

Un mélange de talents originaux

L'originalité du service infographie vient d'abord de la diversité de ses membres. Cette équipe de douze personnes ne ressemble pas à une rédaction classique. On y croise des géographes, des dessinateurs scientifiques ou des spécialistes de la politique. Francesca Fattori, journaliste cartographe, insiste sur cette richesse : « Au sein du service, vous n’avez personne qui est sorti d'une école de journalisme. [...] C'est l'union de ces compétences différentes qui fait les cartes que vous voyez ».

Des « traducteurs » qui restent au bureau

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les cartographes de presse ne vont jamais sur le terrain. Pour travailler, ils s'appuient sur les récits des envoyés spéciaux, des chercheurs ou des ONG qui, eux, voient la réalité de près. La journaliste s'inspire d'ailleurs du Petit Prince pour illustrer cette mission : « Notre rôle c’est un peu comme le cartographe que rencontre le Petit Prince : j'attends que les explorateurs viennent et après je traduis ce qu'ils me racontent ». Ils transforment ainsi des témoignages bruts en une image claire et pédagogique.

Trois vitesses pour suivre l’info

Pour coller à l'actualité, l'équipe travaille selon trois rythmes différents, qu'ils appellent des « temporalités » :

  1. L’urgence (Temps 1) : Il faut situer très vite un événement, comme un séisme ou un attentat, en utilisant les faits bruts.

  2. L’explication (Temps 2) : Quelques jours plus tard, on ajoute des informations pour donner du contexte, comme la densité de la population dans la zone touchée.

  3. L’analyse (Temps 3) : C’est le temps long de la géopolitique. On croise de nombreuses sources pour expliquer les racines d'un conflit. Ce travail minutieux finit souvent dans des hors-séries très complets.

Aujourd'hui, ces cartes sont d'abord créées pour être lues sur un smartphone avant d'être adaptées pour le journal papier. L’objectif reste le même : donner aux citoyens des outils visuels pour mieux comprendre les enjeux de notre époque.

À mesure que l’information se densifie, le texte ne suffit plus toujours à la faire comprendre. Images, données, modélisations : le design devient un outil à part entière pour raconter, démontrer, parfois même prouver. Dans cette édition, trois projets qui utilisent le visuel non pas pour illustrer, mais pour faire parler l’information.

Le design comme outil d’enquête

Forensic Architecture pousse la logique du design encore plus loin : ici, il ne s’agit plus seulement d’expliquer, mais de démontrer.

À partir d’images satellites, de modélisations 3D et de données ouvertes, le collectif reconstitue par exemple des scènes de conflit. Le visuel devient alors un témoignage. Dans certaines enquêtes, la superposition d’images, les reconstitutions spatiales ou les timelines interactives permettent de rendre visibles des événements que le texte seul ne pourrait pas restituer.

Cartographier la complexité

DensityDesign Lab, rattaché au Politecnico de Milan, explore une autre facette du design : celle qui consiste à organiser et à rendre lisibles des systèmes complexes.

Leurs projets s’attaquent à des réseaux d’influence, des flux d’information ou des structures de pouvoir. À première vue, les visualisations peuvent sembler denses, presque abstraites. Mais en prenant le temps de les parcourir, elles révèlent des logiques invisibles : qui influence qui, comment circulent les idées, où se concentrent les pouvoirs. Le design rend l’information limpide. 

Rendre l’information immédiatement lisible

Information is Beautiful part d’un constat simple : certaines données sont trop complexes pour être comprises telles quelles.

Dans cette optique, le projet transforme ces informations en objets graphiques clairs, parfois même intuitifs. Qu’il s’agisse de comparer des chiffres, de visualiser des tendances ou de hiérarchiser des informations, chaque visuel cherche à produire un effet immédiat : comprendre en un coup d’œil.