Média'tech

Cette semaine dans la Média'tech, on questionne l'évolution des formats et des pratiques journalistiques. De YouTube à l’IA, en passant par les médias locaux et le renouveau du papier. La newsletter interroge la place des outils dans la création de l’information.

YouTube n’en finit plus d’élargir le champ des possibles, mais met la création au second plan. Dernière annonce en date : la possibilité de créer des vidéos de soi-même générées par une intelligence artificielle, sans rien d’autre. Une évolution qui ne parle pas tant du créateur, mais de la création elle-même.

Car derrière la promesse d’un nouvel outil, censé aider la production, c’est une transformation bien plus profonde qui se dessine. Désormais, produire une vidéo peut se faire sans corps, sans voix, parfois sans volonté. YouTube parle d’innovation, mais reconnaît dans le même temps devoir lutter contre l’« AI slop » : une masse de contenus similaires qui inondent les plateformes. 

La question n’est donc pas tant de savoir si l’IA va remplacer les créateurs, mais ce qu’il advient de la valeur d’un contenu lorsque l’acte de création est partiellement délégué à un modèle génératif. 

D’autres usages de l’IA esquissent une voie différente. Certaines plateformes collaboratives, comme Miro, intègrent l’intelligence artificielle non pas pour créer à la place des utilisateurs, mais pour accélérer un travail collectif : structurer des idées, faciliter le passage du concept au prototype, sans effacer la réflexion humaine. L’IA comme levier, pas comme substitut. 

  • Interview d'Anne-Sophie Novel, journaliste spécialiste de l’écologie

  • L'infographie : Pourquoi les médias investissent-ils le papier ?

  • Décryptage : Quelle indépendance pour les journalistes sur YouTube ?

  • 1,2,3 IA : Réanimer l’histoire avec l’intelligence artificielle : un pari risqué pour Brut ?

  • Les recos : Puremédias, Nos années boomerang, Street Press.

La carte au centre d’un nouveau média local ou comment la géographie réinvente le journalisme

Rencontre avec Anne-Sophie Novel, journaliste spécialiste de l’écologie, qui a lancé en septembre 2025, le premier numéro de ISMÉ - l’encre deux mer une revue locale indépendante qui se donne pour mission de faire découvrir autrement la région de l’Entre-deux-mers, en Gironde. Son innovation ? Se servir de cartes comme support de récit.

Pourriez-vous nous expliquer ce qu’est pour vous la "cartographie sensible", particulièrement dans le cadre d'ISMÉ ?

ISMÉ est un média expérimental et local qui place la géographie, la photographie et le journalisme de temps long au cœur de son projet. Pour nous, la cartographie est un outil essentiel pour interroger le territoire. Elle permet de demander aux gens de raconter leur vécu autrement que par les limites administratives ou les visions technocratiques. Une cartographie sensible part du ressenti et de la manière d'habiter les lieux, plutôt que de simples chiffres ou éléments géographiques classiques. 

D’où vous est venue cette approche recentrée sur le territoire ?

L'idée est de “réintéresser” les gens à leur environnement immédiat. Nous sommes sur un territoire qui mélange l'urbain, le périurbain et le rural, avec des modes de vie très différents qui coexistent sous l'effet de la métropolisation bordelaise. La carte est un excellent moyen de médiatiser ces réalités.

C’est donc pour cette raison que vous l’avez mise au centre du magazine ?

Absolument. La carte et le récit se construisent ensemble et se complètent. Nous travaillons en étroite collaboration avec des géographes, notamment Thomas Maillard du studio ArpentageS, qui coordonne ce travail.

Concrètement, est-ce que cela signifie qu'il y a plus de dessins et moins de données sur vos cartes ?

Il existe plusieurs approches : cartographie radicale, contre-cartographie ou cartographie sensible mais je ne suis pas géographe donc j'avance surtout avec beaucoup d'intuition selon la ligne éditoriale.

Par exemple, le numéro 1 proposait une "carte à dire d'acteur" (ndlr : représentations visuelles qui illustrent les relations entre différents acteurs concernés par un projet ou un territoire). En revanche, les cartes des numéros 2 et 3 sont plus géographiques ou statistiques. Pour le numéro 4, nous prévoyons une carte de représentation des liens entre les acteurs du monde de la musique. L'objectif est toujours de révéler les choses autrement.

Quels sont les retours des lecteurs après les premiers numéros ?

Le premier numéro a énormément plu, les gens ont trouvé l'exercice amusant et se sont plongés dedans. Pour le numéro 2, qui traitait de la boulangerie sur le territoire, nous avons eu beaucoup de contributions citoyennes et c’est exactement ce vers quoi nous tendons : que les habitants puissent, de plus en plus, échanger sur leurs perceptions du territoire. 

Quelle indépendance pour les journalistes sur YouTube ? 

YouTube devient le laboratoire des journalistes. Des jeunes aux plus expérimentés, les journalistes investissent cette plateforme pour appréhender leur métier d’une nouvelle façon. Selon l’Institut Reuters, en 2024, YouTube représentait la première source d’information vidéo pour 23% des 18-24 ans. En 2025, 22% des moins de 35 ans assurent consommer les contenus de Hugo Décrypte pour s’informer. L’information change progressivement de canal et cela interroge : quelle indépendance pour les journalistes sur YouTube ? 

Le dernier en date, c’est Pierre Haski. Le président de Reporters sans frontières et chroniqueur géopolitique à France Inter et Le Nouvel Obs, a annoncé début janvier, le lancement de sa chaîne YouTube. Le monde de Pierre Haski est dédiée à de longs entretiens sur l’actualité internationale. 

Une liberté éditoriale 

YouTube offre une liberté éditoriale particulière : choix des sujets, des formats et du traitement de l’information. Cette autonomie séduit des journalistes comme Charles Villa, Justine Reix ou Max Laulom qui revendiquent un journalisme plus incarné, plus transparent, et proche du terrain. 

Au sujet de sa chaîne Youtube, Hugo décrypte partage aux Échos : “Je n’ai pas de média qui appartient à un milliardaire. C’est une forme de liberté qui nous permet de faire notre travail en indépendance”. Ce qui fait consensus chez les journalistes-youtubeurs, c’est la possibilité d’exploiter leur créativité. Max Laulom, réalisateur de la série documentaire High school radical sur YouTube, avec Arte, raconte dans une conférence à Sciences Po Lille : “On n’a pas de directeur de publication. On peut laisser déborder notre créativité et proposer des formats nouveaux”. 

La loi des algorithmes et ses contraintes économiques 

Si le journaliste n’a plus de hiérarchie éditoriale, il peut dépendre des algorithmes. Les règles de visibilité d’un contenu peuvent inciter au sensationnalisme : miniatures chocs, titres accrocheurs, rythme de publication soutenu. Le face-caméra favorise une relation directe avec le spectateur mais renforce aussi la personnalisation de l’information, au risque de faire primer la figure du journaliste sur le contenu lui-même.

Un travail sous algorithmes qui souffre aussi de contraintes économiques. Ce sont principalement les publicités avant les vidéos et les partenariats avec les marques et les entreprises qui rémunèrent les journalistes. Hugo Décrypte explique aux Échos : “Cela permet de rendre notre travail accessible au plus grand nombre”. Charles Villa refuse les partenariats et opte pour l’appel aux dons, selon France 24. Cette position fait écho à la Charte de Munich, qui proscrit la confusion entre journalisme et publicité. 

Certains journalistes s’appuient sur des partenariats avec des médias traditionnels, comme la chaîne de Pierre Haski avec le Nouvel Obs. Cela permet de bénéficier d’un certain appui, tout en investissant de nouveaux formats. Or, cela questionne sur l’autonomie réelle du journaliste, pris entre indépendance individuelle et rattachement à un média. 

La nécessité d’un cadre réglementaire 

“Il est difficile de faire le tri entre influenceur et journaliste sur YouTube” note Max Laulom. La nécessité d’avoir un cadre législatif, mieux défini, semble évidente. La frontière entre journalisme et influenceur sur YouTube demeure encore fragile. Il n’y a pas encore de carte de presse numérique, ni de fact-checkers présents sur la plateforme. “L’autorégulation via une charte écrite sur mesure pour accompagner au mieux les créateurs” explique Bénédicte de Kersauson, déléguée générale de l'Union des Métiers de l'Influence et des Créateurs de Contenu. 

Le gouvernement souhaite renforcer le contrôle des plateformes. Anne Le Hénanff, ministre chargée du numérique, veut “renforcer les pouvoirs d’enquête” de l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique et de la Direction générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des fraudes. 

Selon la Tribune, le 12 janvier, la ministre a précisé qu’un registre public des agents d’influenceurs, soumis à autorisation, et une charte pour encadrer l’usage des influenceurs par les pouvoirs publics devraient être rapidement mis en place. 

Réanimer l’histoire avec l’intelligence artificielle : un pari risqué pour Brut ?

Exploiter l’intelligence artificielle pour concilier immersion et vérité historique

Une musique épique, et un bateau qui affronte les mers sous la tempête. Le dernier épisode de « Sagas », la nouvelle série historique et immersive proposée par Brut, nous ferait presque penser aux Pirates des Caraïbes. Mais loin du blockbuster Disney, c’est de l’histoire de Barbe Noire dont on parle. Animée par Thomas Snégaroff, historien agrégé d’histoire et présentateur de C politique sur France 5, cette vidéo est la dernière d’une série pensée pour toucher un public jeune, friand de vidéos. Laurent Lucas, cofondateur du média 100% vidéo, est à l’origine de ce projet, qui met en mouvement des archives avec des outils d’intelligence artificielle. Le but : offrir un contenu informatif et attractif, 100 % immersif.  

Des extraits aux allures de jeux vidéo qui ne font pas l’unanimité

Plusieurs utilisateurs regrettent dans leurs commentaires que le travail de recherche soit masqué par des « illustrations IA systématiques ». Pour cause, les séquences sont souvent entièrement générées par des logiciels et l’esthétique souvent trompeuse. Dans la vidéo qui explique pourquoi Brutus a battu César, des lampadaires non caractéristiques de l’architecture de l’époque romaine investissent les rues, et ne passent pas incognito... Simon Laigle, documentaliste spécialisé dans les montages, supervise la réalisation de ces vidéos, qui mobilisent des graphistes et monteurs pendant plusieurs semaines. Selon lui, l’idée n’est pas d’utiliser l’IA pour effectuer un travail plus rapide, avec moins de personnel, mais pour créer un contenu innovant, jamais fait auparavant

Quels enjeux cela soulève ?

Toutes les séquences ne sont pas produites à partir de sources historiques fiables. L’IA dite générative porte mal son nom : elle ne crée pas mais réagence des illustrations prises à partir de photographies, peintures, ou films. Ce n’est donc pas un hasard si Barbe Noire fait penser au fameux Jack Sparrow, alors que Thomas Snégaroff précise qu’aucun véritable portrait du pirate n’existe. Brut récolte toutes ses archives par recherche photographique sur une banque d’images, avant de les animer. D’ailleurs, sous chaque vidéo, l’on retrouve les sources iconographiques utilisées, mais aucune précision sur ce qui est généré ou non par IA. Certaines images peuvent venir falsifier l’histoire, comme celles tirées d’affiches de propagande, qui imposent une vision déformée du réel. En plus d’être anachroniques, de très nombreuses illustrations sont utilisées sans que leur origine soit clairement établie. Attention, donc, à ce que l’immersion ne rime pas avec invention.

1) Une nouvelle émission pour décrypter l’actualité des médias sur T18

Il y a quelques mois, C Médiatique, la seule émission du PAF entièrement consacrée aux médias, tirait sa révérence. Mais une nouvelle émission dédiée au décryptage de l’actualité médiatique a depuis fait son arrivée sur T18 : Puremédias, l’hebdo, diffusée pour la première fois le dimanche 1er février. Animée par Virginie Guilhaume, l’émission propose un regard précis sur les mutations de l’univers des médias, tout en conservant un format dynamique et agréable à suivre : les 52 minutes passent presque sans qu’on s’en rende compte !

Chaque semaine, actualités médias, coulisses et décryptages s’enchaînent avec fluidité. Le premier numéro a notamment abordé le lynchage subi par Vanessa Lemoigne sur les réseaux sociaux après la CAN, tout en proposant des sujets plus légers, comme le retour de la tektonik sur TikTok. Les invités étaient de taille : Bruce Toussaint, visage de la matinale de TF1, et pour l’invité « off », Jonathan Curiel, le nouveau patron de RTL. 

Puremédias, l’hebdo est une émission idéale pour entretenir sa culture médias, que l’on soit fans de médias et simples curieux ! À suivre tous les dimanches à 12h sur T18.

2) Nos années Boomerang, une leçon d’interview signée Augustin Trapenard

Dans un univers médiatique saturé de chroniques et d’interviews politiques aux réponses souvent calibrées, n’a-t-on pas envie de (re)vivre des entretiens où le journaliste improvise, écoute et rencontre vraiment son invité en direct ? Avec le livre Nos années Boomerang, Augustin Trapenard propose une sélection choisie de retranscriptions de 36 interviews menées dans son émission devenue mythique sur France Inter.

Augustin Trapenard a animé la chronique Boomerang pendant huit ans. Il y recevait un invité et mettait à l’honneur la culture dans toutes ses formes, d’Alain Chabat à Booba, en passant par Annie Ernaux. Une émission fondée sur la conversation, l’écoute et la curiosité, laissant l’imprévu surgir. 

Au-delà de la culture, ces interviews interrogent surtout notre manière de considérer celles et ceux à qui l’on s’adresse : apprendre à connaître un interlocuteur en profondeur, qu’il soit prix Nobel ou simple témoin croisé dans la rue. Une vraie bouffée d’air dans le journalisme français actuel. L’ensemble des fonds récoltés par le livre sera reversé à l’association Bibliothèques Sans Frontières, dont il est parrain.

3) Municipales : StreetPress forme les citoyens à comprendre les stratégies de l’extrême droite sur le terrain

StreetPress met à disposition une série de formations essentielles pour comprendre et documenter l’ancrage local de l’extrême droite, en vue des municipales. Ces vidéos sont disponibles gratuitement en replay sur La Chaîne du Club StreetPress, sur YouTube.

Elles ne s’adressent pas uniquement aux journalistes, mais aussi à toutes celles et ceux qui cherchent à décrypter les mécanismes du Rassemblement national sur le terrain. Surtout, ces formations entendent dépasser les plateaux parisiens pour se reconnecter au local. Elles donnent la parole à des personnalités et des collectifs engagés dans des communes gouvernées par le RN ou confrontées à sa progression, notamment en zones rurales et périurbaines. 

On a particulièrement apprécié le second cycle de formations qui revient sur la réalité des villes déjà dirigées par l’extrême droite. Marine Tondelier, conseillère municipale à Hénin-Beaumont, y raconte les pressions et intimidations dans une ville gouvernée par Steeve Briois, maire RN depuis 2014. On entend aussi la voix de journalistes et militants. Alors que se dessinent les villes susceptibles de basculer RN en mars prochain, mieux vaut ne pas attendre pour comprendre pourquoi la bataille contre l’extrême droite se joue d’abord à l’échelle locale.