Média'tech

Cette semaine dans la Média'tech, on vous montre que raconter le monde ne se limite plus aux mots. Aujourd’hui, l’information se vit en direct, se visualise en 3D, se cartographie en temps réel et s’adapte à des publics toujours plus spécifiques. Plongée dans ces nouvelles façons de produire et de consommer l’actualité.

Prendre le temps d’informer

Et si le vrai signal envoyé par les Assises du journalisme cette année n’était ni technologique ni même éditorial au sens classique, mais temporel ? À regarder de près les prix décernés, une tendance nette se dessine : le journalisme qui s’impose aujourd’hui est celui qui prend son temps.

Le Grand Prix décerné à la cellule investigation de Radio France en est l’illustration la plus nette. Ce collectif d’une douzaine de journalistes est récompensé pour des enquêtes au long cours sur les eaux minérales, les laits infantiles ou les polluants éternels. Des sujets complexes, documentés sur la durée, loin de l’urgence du flux continu. 

Ce choix s’inscrit dans une dynamique plus large. Ces dernières années, les Assises ont régulièrement distingué des travaux au long cours : enquêtes internationales portées par Forbidden Stories, investigations historiques publiées dans Le Monde, ou récits immersifs comme La Laverie, construits sur une année de terrain. À chaque fois, le même fil rouge : du temps, beaucoup de temps.

Au-delà des formats, c’est une évolution des rédactions qui se dessine. Cellules dédiées, coopérations transnationales, cycles de production plus étendus : le temps devient une stratégie. C’est aussi une critique du modèle dominant qui apparaît. Face à la saturation informationnelle et à la défiance du public, accélérer ne suffit plus. La valeur se déplace vers la profondeur, la vérification, la capacité à produire des enquêtes qui tiennent dans la durée.

Le paradoxe est là : à l’heure des notifications en temps réel, le journalisme qui s’impose comme référence est celui qui prend son temps. Là où tout circule vite, enquêter lentement devient un marqueur de crédibilité.

En ce sens, les Assises jouent bien leur rôle de baromètre. Et ce qu’elles mesurent aujourd’hui est moins une révolution technologique qu’un basculement culturel : celui d’un métier qui redécouvre que son capital le plus précieux n’est peut-être pas la vitesse, mais le temps.

  • Interview d'Aurélie Charon, fondatrice du collectif Radio Live et productrice à France Culture

  • L’interview décryptée : Yann Guégan et la carte interactive des municipales ?

  • 1,2,3 IA : IA et désinformation en temps de guerre : démêler le vrai du faux au Moyen Orient

  • Décryptage : le droit comme outil de fact-checking : éclairer et questionner le débat public avec l’hyperspécialisation médiatique.

  • Les recos : Synth, Télérama, les oligarques de la Silicon Valley.

Sur scène, le collectif Radio Live passe au journalisme 3D pour informer par le récit

Depuis 2013, le collectif Radio Live fait monter sur scène des jeunes du monde entier pour qu’ils livrent leur récit face au public. Sur les planches, leurs voix se mêlent aux images documentaires récoltées par le collectif dans leurs pays d’origine, qu’ils viennent d’Ukraine, d’Inde, de France, de Syrie ou de Palestine. À la croisée du spectacle et du journalisme documentaire, le projet renouvelle nos façons d’informer, à l’heure où la lassitude informationnelle touche toute la société.

Le 2 avril dernier, la Média’tech a assisté à une représentation mettant en scène Oksana, venue d’Ukraine, et Amir, Gazaoui habitant en France. Nous avons ensuite discuté de la représentation et du projet Radio Live avec Aurélie Charon, fondatrice du collectif Radio Live et productrice à France Culture.

Comment l'idée vous est venue de créer ce spectacle ?

Je travaillais à la radio, et avec une amie, on avait commencé en 2011 à faire des séries radiophoniques un peu partout dans le monde sur des jeunes gens engagés. On s’est dit qu’on avait la chance de voyager, d'aller rencontrer des jeunes dans leurs pays respectifs, mais que ces jeunes-là, eux n'avaient pas la possibilité de se croiser entre eux. Donc on a eu très envie de provoquer des rencontres.

Pourquoi vous appelez ça Radio Live ?

C'est le nom qu'on avait donné au projet au tout début, avec l'idée que les personnes qu'on avait rencontrées pour nos émissions sortaient de la radio pour être en live vivant devant le public. C'était vraiment un prolongement de la radio en trois dimensions. Mais aujourd’hui, c'est devenu une vraie forme autonome.

Est-ce que vous avez l'impression tout de même de reprendre les codes de la radio, et de travailler de la même manière que si vous prépariez une émission ?

C’est un spectacle tourné autour de la parole, donc en ça, c'est très proche de la radio. La parole et le son sont au centre du spectacle, et puis c’est quelque chose d'assez intime. Au niveau de la préparation, de la même façon que sur les ondes, j'ai un conducteur et rien n’est écrit en avance. Ce qui est important, c'est de savoir où on va, d'avoir une architecture forte, pour après être très libre à l'intérieur et pouvoir faire advenir une parole vivante.

Quelle est la dimension journalistique de ce projet selon vous ?

C’est plus un projet documentaire que journalistique, dans le sens où on est vraiment dans la subjectivité des récits des uns et des autres. Contrairement aux infos, on n'est pas du tout dans la pédagogie : on ne raconte pas l’histoire ni ce qu’il se passe.

Après, c’est vrai qu’on parle de choses qui sont quand même… par exemple, hier, c'était l'Ukraine et Gaza. Donc à travers ces histoires, je pense qu'évidemment on parle de l'actualité, mais de façon très incarnée : ce n'est pas la même chose de rencontrer Oksana et Amir que de lire les informations.

Selon vous, est-ce qu’il y a un besoin de renouveler les formes du récit journalistique, pour en faire quelque chose de plus vivant ?

À mon avis, il devient de plus en plus nécessaire de raconter le monde avec un point de vue. Dans les récits longs, il y a une recherche de forme qui est importante, que ce soit dans le mode d'adresse au public ou dans le mode de rencontre. Or aujourd’hui, on est tellement sur les réseaux tout le temps, avec des infos qui circulent très vite et en permanence, qu’on a davantage besoin de prendre le temps et d'avoir accès de façon différente à des expériences, à des histoires. C'est ça qui peut nous toucher, donc il y a une nécessité, oui, à renouveler les formes.

La forte dimension artistique du projet, avec la musique, les dessins qui l’accompagnent, ça fait aussi partie de cette volonté de renouveler les formes ?

Oui, tout à fait. Quand j’ai parlé du projet à Amir, qui était coincé à Gaza au début de la guerre, il m’a dit : « si c’est pour redire que la guerre c’est nul, ce n’est pas la peine ». Une fois qu’on a dit ça, il faut trouver une forme pour raconter par d'autres mots, d'autres façons, afin que des personnes qui n'ont jamais expérimenté cela puissent se rapprocher d’une certaine compréhension de la situation. Si on est juste dans le discours en disant « il y a eu encore tant de morts, ça va pas », malheureusement c'est inaudible, ça ne sert à rien. Donc en ça, il faut vraiment trouver d'autres formes plus sensibles, qui peuvent modifier les perceptions et les êtres plus en profondeur.

 

La cartographie interactive : le futur de l’analyse électorale

Longtemps cantonnée aux éditions papier du « lendemain de vote », la carte électorale s’est transformée en un outil numérique indispensable. A Contexte, ce format est devenu un pilier éditorial, mêlant automatisation des données et expertise politique pour répondre aux attentes d'un public de spécialistes.

Depuis les législatives de 2017, la carte n'est plus une simple image statique mais un véritable outil d'exploration. S’inspirant des grandes cartes de la presse traditionnelle, Contexte a fait le pari de l'interactivité. Yann Guégan, chargé de l'innovation éditoriale, explique ce basculement : « L’avantage du numérique c’est que l’on peut proposer des interactions, des approfondissements, des outils qui permettent au lecteur d’explorer notre carte ».

Cette stratégie « servicielle » s’adapte précisément à une audience familière de la politique (ministères, institutions, cabinets, etc) et friande d'infographies « riches et explorables ». Des cartes à succès qui se confirment dans les chiffres : elles sont régulièrement dans les 5 meilleures audiences de l’année.

Une technique entre code et plume

Le secret de ces cartes interactives ? L’alliance entre les compétences d’analyse et le numérique, en utilisant « d’un côté la partie éditoriale rédigée par les journalistes et de l’autre, les données automatisées », précise Yann.

Grâce à un code en Python et à des techniques de scraping (ndlr: collecte de données à partir d’un site web), les données brutes du ministère de l’Intérieur et de l’IGN sont compilées avant d'être injectées dans une structure éditoriale. Cette réactivité technique permet des mises à jour constantes, transformant la carte en un véritable outil de travail quotidien pour les journalistes et leurs lecteurs.

Des cartes de plus en plus précises

L'avenir de la donnée électorale réside dans une précision toujours plus fine. Pour Yann Guégan, « la précision dans les données des résultats électoraux, ce qu’on appelle la granularité, a beaucoup augmenté ces dernières années ».

L'enjeu n'est plus seulement de montrer qui gagne, mais de comprendre pourquoi. En descendant jusqu’à l’échelle du bureau de vote, et non plus des circonscriptions et arrondissements, il devient possible de croiser les résultats avec les données de l’Insee. L'objectif est de proposer des analyses de fond, permettant par exemple d'établir une « corrélation entre la pauvreté en ville et le vote RN ». L'intelligence artificielle pourrait bientôt accélérer cette exploration, ouvrant de nouvelles pistes pour le data-journalisme de demain.

Le droit comme outil de fact-checking : éclairer et questionner le débat public avec l’hyperspécialisation médiatique.

Le média Les Surligneurs s’inscrit dans une démarche originale : faire du droit un outil central de fact-checking pour éclairer le débat public. Là où beaucoup de médias vérifient des faits bruts, Les Surligneurs utilise l’expertise juridique pour analyser la validité des discours politiques souvent construits sur des approximations ou des interprétations contestables des normes.

Sa méthode repose sur un principe simple mais exigeant : confronter les déclarations publiques aux textes de loi, à la jurisprudence et aux principes fondamentaux du droit. Cette approche permet de dépasser le fact-checking classique (vrai/faux) pour entrer dans une analyse plus nuancée, qui prend en considération la complexité du cadre légal. Par exemple, une affirmation peut être juridiquement inexacte sans être totalement fausse. Et à l’inverse, une affirmation peut être exacte mais trompeuse par omission de contexte.

Une hyperspécialisation à double tranchant

Cette hyperspécialisation constitue à la fois sa force et sa limite. Elle apporte une rigueur rare dans le traitement de l’actualité en rendant accessibles des notions souvent perçues comme techniques. En traduisant le langage juridique en explications pédagogiques, Les Surligneurs contribue à une meilleure compréhension des enjeux démocratiques notamment sur des sujets sensibles comme l’état de droit, les libertés publiques ou les réformes institutionnelles.

Une actualité limitée

Cependant, cette spécialisation implique un angle éditorial précis.  Le média ne traite pas l’ensemble de l’actualité, mais sélectionne des propos ayant une portée juridique. Cela peut donner une vision partielle du débat public, centrée sur sa dimension normative. De plus, le recours au droit comme outil d’arbitrage suppose une confiance dans l’interprétation des experts.

Cette interprétation peut elle-même être discutée notamment dans des domaines où le droit est sujet à controverse. Par exemple, pendant la pandémie de COVID-19, les mesures comme le confinement ou le pass sanitaire ont suscité des controverses juridiques sur l’équilibre entre protection de la santé publique et respect des libertés fondamentales. Validées en grande partie par le Conseil d'État, elles ont néanmoins fait débat quant à l’interprétation du droit. 

En définitive, Les Surligneurs illustre une évolution du paysage médiatique vers des formats plus spécialisés, capables d’apporter de la profondeur à l’analyse de l’actualité. En mobilisant le droit comme grille de lecture, il ne se contente pas de vérifier des faits. Il interroge la solidité des arguments et participe ainsi à une forme de vigilance démocratique.

IA et désinformation en temps de guerre : démêler le vrai du faux au Moyen-Orient

Dans la guerre au Moyen-Orient, les rédactions font face à un défi inédit : la prolifération massive de contenus générés par IA, à la fois plus nombreux, mais aussi plus convaincants. Selon NewsGuard, jamais un conflit n’avait généré autant de contenus trompeurs produits par IA… et en si peu de temps.

Vidéos de bases militaires détruites, porte-avions en flammes, frappes spectaculaires : ces contenus sont massivement diffusés, notamment sur TikTok. Toujours plus réalistes, ces fausses vidéos sont donc plus difficiles à détecter. Désormais, même les images satellites peuvent être manipulées, brouillant encore davantage les repères.

On assiste à une nouvelle forme de propagande de guerre. Donald Trump n’en est pas à son coup d’essai : on se souvient par exemple de sa vidéo entièrement générée par IA  de Gaza transformée en nouvelle Riviera. Depuis le début du conflit en Iran, la Maison Blanche n’a cessé de poster des clips mêlant images de bombardements et références à la pop culture.

En face, la riposte ne s’est pas faite attendre : s’inspirant de l’univers visuel des dessins animés Lego, des vidéos conçues par IA circulent sur les réseaux sociaux pour promouvoir le régime iranien. Le compte Explosive Media, à l’origine de la plupart de ces contenus, a d’ailleurs reconnu ses liens avec le gouvernement iranien.

Des rédactions sous pression

Face à cette avalanche de fake news, les médias doivent être toujours plus attentifs. Par exemple, chez LCI-TF1, une cellule de huit documentalistes a passé au crible près de 1 200 vidéos sur le seul mois de mars, soit environ 45 par jour.

Pour démêler le vrai du faux, ils ont plusieurs cartes en main : outils de détection comme Hive ou InVid, mais aussi des méthodes plus classiques comme la recherche inversée d’images pour retrouver l’origine d’un contenu.

Le New York Times, dans une enquête édifiante, a lui aussi identifié de nombreuses vidéos tronquées, voire complètement inventées.

Même le vrai devient suspect : un nouveau paradoxe

Mais le phénomène ne s’arrête pas à la diffusion de fausses images. Il produit aussi l’effet inverse : des contenus pourtant authentiques peuvent désormais être perçus comme suspects ! 

Par exemple, le 12 mars dernier, BFM TV diffusait en direct une prise de parole du dirigeant israélien Benyamin Nétanyahou, mais des internautes ont cru voir six doigts à l'une de ses mains. Pour démentir, le dirigeant a publié une vidéo de lui dans une boulangerie…aussitôt jugée fausse elle aussi. Plus troublant encore : un outil comme Hive a renforcé cette suspicion en affirmant, avec 97 % de certitude, qu’il s’agissait d’un contenu généré par IA.

Ce brouillage généralisé marque un tournant : les médias ne doivent plus seulement traquer le faux, mais aussi défendre le vrai. Dans cette guerre des récits, où même les outils technologiques se trompent, le rôle du journaliste n’a sans doute jamais été aussi crucial.

Ces recos qui font tourner la tech

Aujourd’hui, vos recos posent la question de ceux qui dirigent les entreprises de la tech. Si l’on s'intéresse souvent, dans cette newsletter aux innovations, notamment technologiques, il est dès lors nécessaire d’interroger les velléités de ceux qui les financent. Trois médias ou journalistes qui soulèvent pour nous un coin du rideau de ce boys club très exclusif :

Synth, un site internet et une newsletter qui décrypte les nouvelles de la tech et garde un œil attentif sur ses dirigeants. Rémi Bayol y a signé un article passionnant sur Peter Thiel, ses influences et sa tournée européenne de l’Académie des sciences morales et politiques jusqu’au Vatican. Aussi : la rédactrice en cheffe de Synth, Nastasia Hadjadji, est une journaliste à suivre à la trace. Dans un article sur Libération, elle complète le trombinoscope des technos-magnats avec le portrait du petit-fils de l’économiste Milton Friedman, «hobbit» libertarien.

Olivier Tesquet, journaliste enquêteur spécialiste des nouvelles technologies à Télérama (ou sur LinkedIn, ses posts/billets de blog sont passionnants), à suivre notamment pour son expertise mais surtout sa pédagogie pour nous expliquer les méandres de la politique au-delà des interfaces. Il est l’auteur avec Nastasia Hadjadji de l’excellent essai ”Apocalypse Nerds, comment les techno-fascistes ont pris le pouvoir", paru en septembre 2025 chez Divergences.

Les oligarques de la Silicon Valley : radiophoniquement parlant, on ne peut pas vous laisser sans vous recommander cet excellent podcast produit par Thomas Snegaroff sur France Inter. Six épisodes retraçant les parcours idéologiques d’Elon Musk, Peter Thiel, Jeff Bezos et Mark Zuckerberg jusqu’à leur ralliement à Donald Trump lors de sa deuxième campagne présidentielle en 2025. L’épisode le plus marquant du podcast et le plus actuel, celui sur Peter Thiel, l’idéologue libertarien qui a suivi Trump dès 2016.

(En bonus pour vous, les exigeants abonnés de newsletter, allez jeter un œil à TechTrash : une newsletter tech et fluo à vous mettre sous la dent tous les jeudis, concoctée par la très punk équipe de Climax).