• La Média'Tech
  • Posts
  • L'IA, nouvel outil des agences de presse et des journalistes d'investigation

L'IA, nouvel outil des agences de presse et des journalistes d'investigation

Cette semaine dans la Média'tech, on questionne l'évolution des formats et des pratiques journalistiques. De YouTube à l’AFP, en passant par les médias traditionnels de critique cinéma et les podcasts économiques. La newsletter interroge la place des outils dans la création de l’information.

Imaginez que vous vous trouviez à côté d’une enceinte. Quelqu’un vous parle, vous n’entendez rien. La réaction logique serait de faire un pas de côté afin de signifier à votre interlocuteur que vous avez tous les deux besoin de vous écarter du bruit pour vous comprendre. Être entendu, c’est d’abord se rendre audible. La journaliste Nina Fasciaux utilise cette métaphore dans son livre, Mal entendus (2025), pour insister sur la refonte impérative d’une écoute sincère. Le titre parle de lui-même : les médias, comme ceux qui les consomment, doivent faire ce pas de côté. Mais comment faire dans un monde où nous ne nous écoutons plus ?

C’est le défi que plusieurs médias essayent de relever. Sur Brief.me, l’objectif est de se rendre accessible. L’actualité est triée, synthétisée, puis racontée, en plus d’être écrite. Si les articles audio se sont développés, les newsletters suivent la cadence, Brief.me en tête de file. Les journalistes rembobinent le fil d’actualité à connaître, et font un focus sur un événement majeur à retenir. Pas le temps de lire ? Pas envie d’ouvrir son mail ? Il suffit simplement d’écouter pour comprendre l’actualité.

La Voix du Nord, elle, mise depuis peu sur le podcast. Dans Hors-Texte, Elodie Rabé reçoit plusieurs journalistes de La Voix du Nord, et revient avec eux sur une actualité qui a fait la une les jours précédents. Le podcast explore les coulisses de l’information, le tout en musique. Les journalistes y racontent comment ils ont mené leurs sujets, quelles ont été leurs impressions, leurs difficultés. Ils confient l’envers du décor, créent une relation directe avec leurs auditeurs. La semaine dernière, Sébastien Leroy, chef adjoint du service région à la rédaction et Julien Lecuyer, responsable du bureau de la rédaction à Paris, parlaient par exemple du second tour des municipales.

Ces deux médias investissent désormais d’autres espaces. Briefme dispose de son application, là où La Voix du Nord investit Spotify, Apple Music ou Deezer pour aller à la rencontre des publics, sur leur terrain de prédilection. Aujourd’hui, la capacité des journalistes à attirer leur attention et à les aider à s’orienter dans leur réalité complexe est décisive. Alors, est-ce que l’audio saura faire comprendre l’actu autant que la musique sait faire danser. On demande à voir !

  • Interview de Charlotte Vautier, journaliste indépendante sur YouTube

  • L'infographie : Comment l’AFP commence à travailler avec l’IA ?

  • Décryptage : Première change de formule : le retour de l'analyse culturelle

  • 1, 2, 3 IA : L’intelligence artificielle, nouvel outil des journalistes d’investigation

  • Les recos : Multinationales : l’histoire de ces entreprises qui nous gouvernent, « Macro », Brief.eco

De l'émission Clic aux reportages incarnés sur YouTube : Charlotte Vautier raconte

199 000, c'est le nombre d'abonnés que comptabilise Charlotte Vautier sur YouTube. Passée par de multiples médias comme Canal + ou encore Le Parisien, elle exerce depuis plus d'un an sa profession de journaliste indépendante de manière incarnée sans complètement se détacher des médias traditionnels.

Comment expliques-tu le succès de tes longs formats et de ta chaîne YouTube ?

Je pense que les gens en ont marre des formats trop courts, il y a un besoin de longueur et de complexité. YouTube, c'est une possibilité de prendre un peu plus le temps et les gens demandent ça. Il faut savoir que ce n'est pas du tout la même consommation qu'à la télévision, qu'Instagram, TikTok ou bien que le cinéma. 

YouTube, c'est une attention de visionnage et d'écoute très différente du reste. Quand les gens consomment des vidéos sur YouTube, ils choisissent la vidéo qu'ils vont voir. Ils ont l'habitude de suivre certaines personnes, ce qui crée une notion de régularité. Comme en 2025 sur la plateforme, il n'y avait pas beaucoup de reportages à proprement parler mais plutôt du divertissement, il y avait  un petit appel d'air pour que les journalistes proposent des reportages. Et c'était le bon moment.

Le contenu incarné est-il la nouvelle recette clé du succès des documentaires et penses-tu que cette tendance va perdurer et comment choisis-tu tes sujets ?

Le journalisme et le reportage incarné étaient vraiment communs dans les années 70-80. On entendait plus la voix du journaliste. De temps en temps, on le voyait il était plus mis en scène dans les sujets. Puis, il y a eu toute une tendance où on a absolument voulu de la neutralité et donc effacer la figure du journaliste engagé. Aujourd'hui, c'est en train de revenir un petit peu. Je ne sais pas si cela va perdurer mais je crois que ce n'est pas du tout la seule recette pour qu'un reportage ou qu'un sujet fonctionne. Au contraire, il y a plein de gens qui font de l'incarné et cela ne leur rapporte pas plus de visibilité. 

Il y a plein de façons de faire de l'incarnation quand on est réalisateur ou journaliste. Cela peut être dans le commentaire par la voix, dans la façon de mettre un ton ou de faire du montage.

Dans mon cas, ce que j'aime bien, c'est être au même niveau que les gens que j'interviewe : montrer les questions que je pose et être présente quand je suis en train de filmer. Ce qui m'intéresse le plus, c'est l'intimité et je ne me vois pas être trop à l'extérieur du cadre de la caméra pour créer de l'intime quand je filme. Je choisis mes sujets en regardant, en lisant beaucoup l'actualité mais aussi en “geekant” sur les réseaux. J'essaie de prendre des sujets qui me touchent, qui sont importants et sur lesquels je m'interroge. 

Pourquoi travailles-tu en indépendante et comment finances-tu tes reportages ?

Pendant une période, j'étais un petit peu lassée des médias dans lesquels je travaillais et des médias globalement notamment avec le traitement sur Gaza ou sur les élections législatives.

En plus des médias traditionnels, j'ai commencé à me renseigner à travers des médias indépendants sur Internet. J'y voyais plus d'intérêt. Je me suis dit qu'il y avait quelque chose à faire et j'avais envie de raconter les choses à ma manière. J'ai fait une école d'art avant de faire une école de journalisme et ça m'intéressait de réfléchir au format autant qu'au fond. Je trouvais que c'était intéressant de travailler cet aspect-là et l'indépendance sur Youtube le permettait. Pour financer mes reportages, je peux compter sur différentes sources de revenus, comme le fonds d’aide du CNC talent, les revenus YouTube et les sponsorisations avec les marques.

Première change de formule : le retour de l'analyse culturelle

Face à la flambée des contenus culturels sur les réseaux sociaux, les médias traditionnels dépoussièrent leur image et se réapproprient la critique. Objectif : ressaisir un public jeune.

La critique culturelle nous renvoie aujourd'hui spontanément aux influ-médias et aux créateurs de contenu. Le succès de Regelegorila sur les réseaux en est le témoin le plus visible. Pourtant, face à cette concurrence, certains médias traditionnels choisissent de reprendre la main. Non pas en imitant, mais en assumant ce qui les distingue : la critique construite, l'analyse, la signature. Une prise de position aussi éditoriale que stratégique. 

Fondé en 1976, Première est le magazine de cinéma de référence en France, avec 40 000 exemplaires diffusés. En janvier 2025, il est placé en redressement judiciaire. Quelques semaines plus tard, il annonce une nouvelle formule : davantage de critiques, une ouverture revendiquée « aux mouvements du monde, à la société et à la diversité », et l'analyse journalistique replacée au cœur du projet éditorial. Première vise ainsi un rajeunissement de son lectorat, un public qui boude la presse papier.

L'innovation ici n'est pas technologique : elle est éditoriale. Pendant plusieurs années, les réseaux sociaux ont confisqué le débat cinéphile via les vidéastes YouTube et les « threads » Twitter/X, prouvant qu'on pouvait faire de la critique sérieuse, virale, sans rédaction. Les médias traditionnels ont tenté de singer ces formats. Sans convaincre.

Le vrai pivot de Première, c'est l'inverse : assumer ce que les réseaux ne peuvent pas faire. Pas de réaction à chaud, pas de classement algorithmique — mais un journalisme culturel construit, signé, contextualisé. Un pari sur la profondeur dans un secteur en crise.

Ce mouvement de réappropriation par l'analyse traverse plusieurs rédactions culturelles. Télérama en offre un autre exemple, avec ses formats de critiques croisées entre rédacteurs en chef cinéma, qui viennent concurrencer les discussions informelles des réseaux. C'est une innovation de positionnement : reprendre le terrain de l’analyse dans un secteur en surinformation.

L’intelligence artificielle, nouvel outil des journalistes d’investigation

Comment enquêter sur un dossier qui contient des millions de documents ? Dans l’affaire impliquant Jeffrey Epstein, les journalistes ont dû explorer les “Epstein files” : un ensemble colossal rendu public par la justice américaine, contenant plus de 3 millions de pages, 2 000 vidéos et 180 000 images.

Pour analyser cette montagne d’informations, certaines rédactions comme le The New York Times, The Guardian et la BBC ont utilisé des outils d’intelligence artificielle, selon le Reuteurs Institute. L’objectif ? Gagner du temps en parcourant rapidement les archives et repérer des liens entre noms, lieux et documents. « L’IA nous a permis de créer en quelques jours des outils spécialisés pour analyser ces fichiers, un travail qui aurait normalement pris plusieurs semaines », explique dans une interview, un journaliste du New York Times. 

En France, le journal Le Monde multiplie ses techniques d’investigation, mêlant OSINT et IA. La cellule d’enquête, Les Décodeurs, a régulièrement recours à l’IA pour ses enquêtes. « L’IA est un très bon moyen de tamiser les infos et de gagner du temps, en passant par exemple de 3 000 noms aux 200 qui nous intéressent », explique Maxime Vaudano qui coordonne Les Décodeurs, interrogé par Le Monde. 

Outre sa capacité à accélérer le travail, l’intelligence artificielle pourrait servir de premier filtre, pour protéger moralement les journalistes confrontés à certaines enquêtes sensibles. Elle pourrait soutenir les journalistes spécialisés en police-justice, en triant et synthétisant les carnets, photos et vidéos choquantes, et en les protégeant d’une exposition directe ou prolongée à ces contenus traumatisants.

Si l’intelligence artificielle est redoutable pour détecter des documents falsifiés, elle peut aussi en créer : deepfakes, images ou faux documents. Dans l’investigation journalistique, ces contenus trompent facilement l’œil humain et peuvent déstabiliser une enquête si leur authenticité n’est pas vérifiée. 

L’usage de l’IA dans l’investigation soulève aussi d’autres interrogations. Sous la pression des délais, certains journalistes craignent que ces outils soient utilisés trop rapidement, sans vérification suffisante. « C’est évident que c’est très tentant d’utiliser l’IA quand il y a une échéance qui approche, sans nécessairement en vérifier les résultats », confie l’un d’eux à la Revue des médias, qui redoute les « erreurs monumentales qui risquent d’être publiées » sous la pression de l’actualité. Pour plusieurs journalistes, l’IA doit rester un outil d’assistance, capable d’explorer et d’organiser les données, mais jamais un substitut au travail d’enquête, de vérification et d’analyse des journalistes.

L’économie a un talent particulier : celui de paraître complexe. Entre jargon, indicateurs et débats d’experts, elle finit souvent reléguée à une affaire de spécialistes, loin des préoccupations concrètes. Les vagues souvenirs du lycée paraissent lointains. C’est pourquoi, dans cette édition, on vous propose 3 recommandations en 3 formats différents.

1) Un podcast qui décrypte les entreprises qui nous gouvernent, ou l’histoire derrière les logos.

On les croise tous les jours. Elles structurent nos habitudes, influencent nos choix, parfois même nos imaginaires. Pourtant, on ne s’y intéresse pas plus que ça. Pas grand-chose, au-delà de leur logo et de leurs scandales. Ce sont les multinationales

C’est précisément là que France Inter intervient avec son nouveau podcast Multinationales : l’histoire de ces entreprises qui nous gouvernent. Comprendre comment ces géants se sont construits, quelles logiques les animent, et surtout comment ils ont progressivement étendu leur influence bien au-delà du simple cadre économique.

On y découvre des trajectoires souvent moins lisses qu’elles ne le laissent paraître, faites de stratégies agressives, d’innovations décisives mais aussi de zones d’ombre. L’épisode consacré à TotalEnergies, par exemple, résonne particulièrement avec l’actualité, alors qu’ils viennent de prolonger le plafonnement du carburant. Il revient sur certains choix controversés du groupe, notamment ses projets pétroliers en Afrique de l’Est, régulièrement critiqués pour leurs impacts environnementaux et sociaux. C’est une manière de raconter l’économie autrement. Non pas comme une suite de chiffres abscons mais comme un récit de pouvoir et d’influence.

2) « Macro » : rendre l’économie lisible avec des vidéos

La chaîne Youtube des Échos, et plus précisément sa série « Macro » cherche aussi à rendre intelligible les principes économiques. Le principe est clair  : prendre des sujets économiques réputés opaques et les rendre accessibles. Sans simplifier à outrance, mais sans perdre non plus. Chaque vidéo s’attaque à une problématique et l’explique. Par exemple, leur vidéo sur les fonds souverains montre comment ces gigantesques réserves financières, détenues par des États, investissent partout dans le monde et influencent des secteurs entiers, souvent sans que le grand public en ait réellement conscience.

3) Brief.eco : l’économie expliquée sans détour

Chaque semaine, Brief Eco analyse un sujet économique et le décortique, étape par étape. Le format est efficace : définitions claires, contexte, mécanismes, conséquences. Imaginons un sujet comme l’inflation, la newsletter ne se contente pas de donner un chiffre mais creuse à la source et décortique ce qui se cache derrière le mot. Sans jargon inutile, mais sans simplification abusive non plus. Elle explique ainsi d’où vient la hausse des prix, quels acteurs sont concernés et comment cela se répercute concrètement sur le pouvoir d’achat.