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Rendre nos médias plus accessibles, l'exemple du Monde

Après une édition spéciale Municipales haute en couleurs, la Média'tech revient à sa forme traditionnelle, parce qu'un peu de routine ne fait pas de mal au milieu de tous ces résultats d'élections à ingérer. Pour aérer vos cerveaux de tous ces pourcentages, nombre de sièges, la Média'tech vous propose de vous intéresser à l'accessibilité dans nos médias avec une interview de Gabriel Coutagne qui nous parle des articles en FALC (Facile à Lire et à comprendre) instaurés au Monde. On parlera aussi traitement des enjeux environnementaux, liens de dépendance entre IA et médias, et de newsletters hyperlocales ! De quoi vous changer les idées (on l'espère). Bonne lecture !

SPUR. Ces quatre lettres ne vous disent peut-être rien mais elles ont été le fruit du travail des cinq plus grands médias britanniques pour protéger leur profession. Fin février 2026, les dirigeants de la BBC, du Financial Times, de The Guardian, de Sky News et de Telegraph Media Group ont communément adressé une lettre ouverte aux « dirigeants mondiaux » de l’information afin qu’ils s’unissent. L’objectif du « Standards for Publisher Usage Right » : défendre le journalisme et la pérennité du secteur face à l’intelligence artificielle. 

Plus précisément, cette coalition essaye de répondre au dilemme suivant. Comment bénéficier des opportunités de l’IA sans que celle-ci mette à mal le secteur de la presse, et notamment lorsque les productions journalistiques sont illégalement utilisées afin d’entraîner cette technologie ? Un dilemme « d’équité, de consentement, de transparence et de confiance » face auquel la coalition présente quelques pistes. Elle ambitionne d’établir des normes techniques communes à la fois pour les médias et les entreprises d’IA. Concrètement, cela permettrait aux éditeurs de conserver le contrôle de leur production et aux développeurs d’IA d’accéder à un contenu journalistique « de haute qualité et fiable ».  

Une solution qui, sur le papier, fonctionne mais qui devra rassembler de nombreux médias pour faire le poids face aux géants de l’IA. Et en jetant un coup d'œil à l’actualité française, pas sûr que cet appel ait réussi à traverser les frontières. Le 13 mars dernier, le quotidien français Le Figaro a signé un accord avec Meta IA pour que son chatbot ait accès à leurs productions journalistiques. Le SPUR serait-il alors trop ambitieux ? Trop tôt pour y répondre mais cette initiative mérite d’être suivie de près par les professionnels du secteur. Affaire à suivre…

  • Interview : Gabriel Coutagne, rédacteur en chef adjoint au Monde chargé des outils éditoriaux et de l’innovation, pour parler des articles en FALC (Facile à lire et à comprendre)

  • L'infographie : Comment les médias traitent les enjeux environnementaux ?

  • Décryptage : La newsletter hyperlocale, le mode d’information local de demain ?

  • 1,2,3 IA : Les médias, fournisseurs de contenu de premier plan pour les IA

  • Les recos thématisées : le monde au-delà de nos frontières

Avec le « FALC », Le Monde simplifie ses articles, au service du handicap

Rendre l’information compréhensible, et ne laisser aucun lecteur de côté, y compris les personnes en situation de handicap : c’est le pari du Monde avec le « Facile à lire et à comprendre » (FALC). Gabriel Coutagne, rédacteur en chef adjoint au Monde, chargé des outils éditoriaux et de l’innovation, revient sur la naissance, les défis et les ambitions de cette nouvelle rubrique.

C’est quoi le FALC ?

Le FALC (Facile à lire et à comprendre) consiste à réécrire des articles pour les rendre accessibles au plus grand nombre, y compris des personnes en situation de handicap, en situation de déficience visuelle importante, ou même des enfants par exemple.

Cela implique des phrases courtes, avec une structure simple (sujet - verbe - complément), une mise en page spécifique (très espacée) et surtout beaucoup de pédagogie. On explicite des notions qui peuvent sembler évidentes pour un lecteur « lambda », mais qui ne le sont pas forcément pour tous.

Comment est née l’idée de proposer des articles en FALC sur le site du Monde ?

L’idée remonte à environ deux ans. Ma collègue Sandrine Cabut avait écrit un article sur le FALC, et en discutant avec elle, on s’est dit que ce serait intéressant de tester la transcription de certains articles dans ce format. C’était au départ une expérimentation.

C’était important, parce qu’on s'est rendu compte qu’on passait à côté d’une partie de notre mission, qui est d’informer tous les citoyens, y compris ceux qui ne peuvent pas accéder facilement à nos contenus.

Quelles ont été les difficultés auxquelles vous avez été confrontés ?

D’abord des obstacles techniques, notamment pour adapter nos outils et créer une mise en forme spécifique au FALC. Au moment de nos premières expérimentations en 2023, tout était fait à la main, en modifiant directement le code HTML !

Il y a aussi eu des contraintes organisationnelles : les développeurs travaillent selon des priorités définies à l’année, et notre projet devait trouver sa place parmi de nombreuses autres demandes. À cela s’ajoutent des questions économiques et contractuelles, notamment liées au fait que certains articles payants sont ensuite proposés gratuitement en version FALC.

Enfin, il y a des enjeux de ressources, puisqu’on travaille avec des partenaires extérieurs et qu’il faut structurer cette collaboration dans la durée.

Pourquoi est-ce une structure externe qui s’en occupe ?

Nous travaillons avec un ESAT (Établissement et service d'accompagnement par le travail) spécialisé, celui d’Osea, près de Périgueux, en lien avec l’association CORTEX. Ce sont des professionnels formés à ce type de transcription, souvent eux-mêmes en situation de handicap. C’est un vrai savoir-faire, et nous estimons ne pas avoir en interne les compétences nécessaires pour garantir un niveau de qualité suffisant.

Comment choisissez-vous les articles que vous allez transcrire ? Quel est l’objectif en termes de volume d’articles ?

Le choix se fait en collaboration avec notre partenaire. On a un stock d’articles potentiels, mais l’actualité peut modifier les priorités. On cherche un équilibre entre des sujets d’actualité, et des contenus plus « froids », qui ont donc une durée de vie plus longue. On veut aussi couvrir des thématiques variées : société, politique, santé, etc.

Pour l’instant, l’objectif de production est d’environ une cinquantaine d’articles par an. À titre personnel, je pense qu’il faudrait aller plus loin pour mieux refléter la diversité de notre production au Monde. Mais cela pose des questions de ressources, de financement et d’organisation.

Comment Le Monde gère l’accessibilité de son site au plus grand nombre ?

Il y a toute une partie sur les normes visuelles du site internet, qui s’évaluent avec des audits. Il y a eu toute une réflexion de nos équipes de graphistes et de développeurs, sur quelle typo utiliser, en quelle taille. La plupart des outils de cartographie qu'on utilise comporte une option qui permet de gérer l'accessibilité pour les personnes daltoniennes.

Pour chaque article sur le site, il y a aussi la possibilité de le passer en audio grâce à une IA. Ça permet aux gens qui conduisent de pouvoir écouter les articles en même temps (pour ne pas lire au volant !) mais ç’a surtout été pensé en premier lieu pour les personnes malvoyantes.

La question de l'accessibilité, c’est une question qui se pose à plein d'endroits différents. Le FALC, c’est une réponse possible, et on en est content. Les retours en interne sont bons, et tous les commentaires sous l’article qui annonce le lancement du « Monde en FALC » sont positifs. C’est assez rare pour être souligné !

La newsletter hyperlocale, le mode d’information local de demain ?

Le modèle des newsletters hyperlocales – qui couvrent l’actualité de territoires très restreints – gagne de l’ampleur en France mais aussi aux États-Unis. Plus ciblé et souvent largement plus éditorialisé que les contenus traditionnels, ce type de média séduit et permet de combler les manques informationnels que connaissent certains territoires.

« Chaque mètre carré de sable blond est mis à profit pour y exposer du derme à rôtir », « les voisins en ont plein le dos de la musique », « un caprice de star qui rend aimable » : derrière ces commentaires acerbes de l’actualité, se cache la plume des journalistes de Nice-Matin. Après tout, quoi de mieux pour attirer le lectorat que de parler de l’actualité avec un ton léger, comme si vous en discutiez autour d’un café ? C’est le concept développé par le média à travers les newsletters hyperlocales qu’il a créées il y a quelques années. 

Cibler le territoire et privilégier l’information servicielle : la recette d’un type de newsletter

« Jumelles » pour Saint-Raphaël et Fréjus, « Tapis Rouge » pour Cannes ou encore « Antipolis » pour Nice : depuis 2022, Nice-Matin a lancé cinq newsletters hyperlocales destinées à couvrir l’actualité de six villes du Sud. Un traitement de l’actualité qui se traduit par une couverture territoriale ultra ciblée, et par une approche servicielle de l’information. Bons plans, idées sorties et événements à venir côtoient ainsi les dernières infos locales, dans un corps de texte marqué par une forte éditorialisation des contenus, entre incarnation et liberté de ton, sans jamais dépasser les 10 minutes de lecture. 

De l’autre côté de l’Atlantique, ce modèle est en pleine expansion depuis quelques années déjà. Des groupes américains comme Axios Local ou 6AM City en ont fait leur marque de fabrique, avec un succès remarquable dans un contexte médiatique pourtant morose. Une recette qui porte ses fruits, mais au prix d’une offre éditoriale restreinte aux sujets consensuels et serviciels dans le cas des newsletters de 6AM City, desquelles la politique et la criminalité sont exclues pour attirer une plus large audience…

À côté des grands groupes, des initiatives individuelles qui ont la côte

Loin des grandes entreprises médiatiques, deux journalistes, Caroline Gaujard-Larson et Dan Koller, ont décliné ce modèle à l’échelle individuelle. À leur niveau, ils informent leurs concitoyens des dernières actualités dans le centre-Manche de la France pour la première, (La lettre de Cancan) et à Coppell, au Texas, pour le second (The Coppell Chronicle). Plus artisanales, ces newsletters n’en demeurent pas moins essentielles puisqu’elles viennent combler des manques informationnels, voire, dans le cas des États-Unis, de véritables déserts médiatiques. Une recette qui fait d’ailleurs succès, puisque la lettre d’information de Dan Koller compte 3000 abonnés, contre 2000 pour celle de Caroline Gaujard-Larson.

Les médias, fournisseurs de contenu de premier plan pour les IA 

Les médias sont en train de changer de statut : de producteurs d’information, ils deviennent aussi des fournisseurs de matière première pour l’intelligence artificielle.

Comment ça marche ?

Le principe est simple : des entreprises d’IA comme Meta concluent des accords avec des groupes de presse comme News Corp (propriétaire du Wall Street Journal). Concrètement, cela implique que les médias donnent accès à leurs archives d’articles (parfois sur plusieurs décennies). Les contenus sont intégrés dans les bases d’entraînement des modèles d’IA. Cela permet à l’IA d’apprendre à partir de textes fiables, structurés et écrits par des journalistes. En échange de cet accès aux archives, les médias reçoivent une rémunération.

Les données accumulées servent par la suite à améliorer la compréhension du langage et la production de contenus automatisés.

Quels avantages et inconvénients ?

Dans un contexte de crise de la presse, ces accords permettent de valoriser des archives déjà existantes et de diversifier les revenus au-delà de la publicité et des abonnements. Cela représente donc une nouvelle source de revenus pour les médias dont le système économique est déjà relativement difficile.

Que les médias fournissent l’IA permet aussi de s’assurer d’une IA plus fiable. Effectivement, les contenus journalistiques sont vérifiés, contextualisés et hiérarchisés. Ils permettent donc une certaine amélioration de la qualité des modèles d’IA par rapport aux données brutes provenant d’Internet. Il y a dans ce fonctionnement une certaine reconnaissance de la valeur du contenu.

Mais il n’y a pas que des avantages à ces accords. Les médias risquent notamment une certaine forme de dépendance vis-à-vis des géants de la tech. De fait, si les médias deviennent fournisseurs de données pour des acteurs aussi importants que Meta, cela renforce le pouvoir de ce type d’acteurs. Indirectement, cela peut causer la perte d’autonomie des médias et créer de la concurrence indirecte avec l’IA : en effet, les IA entraînées avec les archives des médias peuvent donc produire des résumés d’articles et répondre aux questions d’actualité.

Dernier inconvénient : les biais informationnels. Dans les articles, on retrouve les lignes éditoriales des rédactions qui les ont rédigés ou encore certains biais qui peuvent transparaître dans l’écriture ou la réalisation de l’article. Or si les modèles d’IA sont formés sur ces médias, cela peut donner un certain biais aux données utilisées.

Ainsi les médias ne se contentent plus de produire de l’information, désormais ils la fournissent comme matière première à l’IA. Ce changement rebat les cartes entre l’univers de la presse et celui de la technologie. 

Cette semaine les recos de la  Médiathèque prennent la tangente pour aller voir comment se raconte le monde au-delà de nos frontières.

Du design du site web en vert et gros pixels, jusqu’à son nom, clin d'œil au bug numérique le plus célèbre d’Internet - ERREUR 404 - ce média reprend les codes de la culture Internet pour mieux la décrypter. 404.media est un site d’information en ligne indépendant américain spécialisé dans les nouvelles technologies et la culture numérique. Fondé il y a un peu plus de deux ans par quatre anciens journalistes de VICE, 404 média est aujourd’hui déjà rentable. Cette success story est notamment portée par des articles et des enquêtes à forte valeur ajoutée sur les usages de l’intelligence artificielle. Sam Cole a ainsi été l’une des premières à mettre en garde sur les « nude deepfakes », ces photos existantes détournées par l’IA en images de nus. Cette avant-garde de journalistes aguerris parle déjà des prochains sujets qui agiteront nos colonnes.                      

Avec ses « Crónicas de larga distancia », la revue hispanophone fait la part belle au journalisme narratif. Elle nous prend par la main pour nous raconter le monde et décentrer notre regard et ça fait du bien. Gros volume de 250 pages, le magazine Revista 5W ne paraît qu’une fois par an depuis 2015. Ce rendez-vous est celui d’articles toujours très incarnés, engagés, souvent, par le choix des sujets rassemblés sur des thématiques annuelles : la résistance, la nourriture, la jeunesse… Revista 5W laisse aussi une large place à la photographie pour colorer la réalité et la raconter autrement. Le journaliste Mikel Ayestaran décrit ainsi le quotidien de la famille Hammad à Gaza en immortalisant chacun de leurs repas. Menú de Gaza documente la faim comme arme de guerre utilisée par Israël dans le conflit, et ce travail a donné lieu à la publication d’un livre.

+972 Magazine est un média en ligne indépendant fondé en 2010 par des journalistes israéliens et palestiniens. Né du constat du manque d’information de terrain en langue anglaise, le média publie des reportages et des décryptages sur l’actualité du conflit régional. Les enquêtes de ce média indépendant et gratuit dérangent l'État hébreu qui attaque depuis 2023 la liberté de la presse en tuant les journalistes palestiniens et menaçant les quotidiens israéliens. 

+972 Magazine compte aujourd’hui une quinzaine de journalistes entre Israël, la Cisjordanie occupée et la bande de Gaza. Ahmed Dremly est ainsi l’un des rares journalistes vivant en permanence à Gaza, il raconte le Ramadan sous les drones, le troisième depuis le début de la guerre.