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Utiliser la 3D pour faire du journalisme, le brillante iD d'INDEX
La semaine dernière, la Média'tech a interviewé Nadav Joffe, enquêteur au sein de l'ONG et média INDEX. Il nous a expliqué comment il utilisait la modélisation 3D pour faire des enquêtes journalistiques. S'ensuit un moment festif dans votre newsletter avec le 19ème anniversaire du média américain Politico. Pour l'occasion, la Média'tech vous révèle la recette de son succès. On se tourne ensuite vers deux sujets IA : on vous parle d'abord de l'outil Djinn dans 1,2,3 IA puis on vous offre un décryptage sur la fin du trafic web et ses conséquences sur les médias depuis l'apparition de l'IA. Sans oublier les recos bien sûr ! Bonne lecture.
Avez-vous déjà entendu parler d’un matériau journalistique magique, qui ne nécessite aucun travail d’enquête ou de terrain pour être publié mais seulement quelques lignes de contexte ? Indice : l’INA en a fait son fonds de commerce.
Vous l’aurez peut-être deviné, la Media’tech vous parle aujourd’hui des archives journalistiques. Depuis les lois de 1992 et de 2006 instaurant le dépôt légal du contenu audiovisuel et des sites web, presque tous les contenus journalistiques sont désormais conservés à l’INA ou à la BnF. Avec les archives des médias eux-mêmes, cela représente une mine d’or pour qui saurait transformer ce contenu en produit éditorial à part entière, à l’instar de l’INA ou du Monde Diplomatique.
Seulement voilà, comment trouver LE reportage qui résonne avec l’actualité lorsque des millions d'émissions souvent mal décrites et répertoriées sont à votre disposition ? L’IA a résolu une partie de cette question ces dernières années. L’entreprise française Moments Lab illustre parfaitement les apports de celle-ci en matière d’archives. En utilisant les capacités de retranscription et de recherche intelligente de l’IA, la start-up a développé une technologie capable de décrire très précisément des centaines d’heures de vidéos d'archives. À partir de ces descriptions, l’IA peut ensuite réaliser des compilations ou des formats courts, extraits de ces vidéos, sur simple requête. Des médias comme TF1 ou M6 s’en sont déjà emparés. Outre-Manche, c’est le magazine Time qui a inauguré en novembre dernier une IA agentique (dotée de capacités de coordination et d’autonomie) qui puise dans les archives du média pour générer du contenu audio, vidéo ou écrit disponible en treize langues.
L’interview de Nadav Joffe, enquêteur au sein de l’ONG et média INDEX
L'infographie : la recette du succès de Politico
1,2,3 IA : Moins de tâches, plus de terrain : comment l’IA libère du temps aux journalistes
Le décryptage : l’IA et la fin de l’ère du trafic web
Les recos : Internet Exploreuses, Mâtin, Presspepper

À INDEX, l’utilisation de la 3D comme technique d’enquête au service des faits
Nadav Joffe est enquêteur 3D pour l’ONG et média INDEX. Paysagiste de formation, il utilise désormais la modélisation 3D pour enquêter sur les violences policières et les atteintes aux droits humains.
INDEX est une ONG et un média. Comment s’articulent ces deux jambes ? À quels besoins répond INDEX et à quel public s’adresse-t-il ?
La mission première d’INDEX est d’être une agence d’investigation indépendante qui va produire des expertises sur des cas de violences policières. On va produire des rapports d’expertise ou de contre-expertise. Nous pouvons être mandatés comme experts par la justice, à la demande d’un tribunal, de victimes ou de proches de victimes... Ce travail ne sera pas forcément rendu public. Dans ce cas-là, on fonctionne comme d’autres experts dans le cadre judiciaire.
Ensuite, notre travail de média découle de ce travail d’expertise. Une fois que le secret de l’instruction est levé, si on estime que l’affaire est d’intérêt public, on va la publier, nous-mêmes ou avec des médias partenaires. En septembre 2025, INDEX a publié un rapport et la reconstitution numérique qui ont servi de supports lors du procès du policier à l’origine d’un tir de grenade qui a grièvement blessé Gabriel Pontonnier lors d’une manifestation des Gilets jaunes à Paris en 2018. La question des conditions de l’hybridation entre cabinet d’expertise et média, on se la pose tout le temps.
Le troisième volet de notre mission est celui d’INDEX comme laboratoire de recherche. On est amené à travailler avec la 3D mais plus largement avec toutes les nouvelles technologies de l’image et ces technologies se développent très vite : d’une enquête à l’autre, on va intégrer et tester de nouveaux outils. Tous nos outils sont mis en commun dans un réseau international de structures similaires à INDEX, appelé Investigative Commons.
Le laboratoire de recherche est aussi l’occasion d’organiser des formations pour apprendre à utiliser nos outils de 3D, de montage vidéo, qui se développent en permanence.
En quoi consiste l’utilisation de la 3D dans l’investigation ? J’ai cru comprendre qu’il y avait deux piliers : l’enquête et la « mise en récit » visuelle ?
Dans le cadre de nos enquêtes sur les violences policières, on travaille beaucoup sur des sources vidéos et des images. Cela va de la vidéo filmée par la caméra-piéton d’un policier, la vidéosurveillance, jusqu’au schéma d’autopsie ou au dessin qu’un témoin a réalisé. Ça, c’est de la 2D, la 3D permet la « mise en commun » de ces éléments sur la même base, un dénominateur commun qui est l’espace. De plus, la 3D permet d’inclure la dimension temporelle et de tester des hypothèses : le modèle 3D peut être animé ainsi que les objets qui y sont représentés, cela permet de vérifier les faits : les vidéos, les procès-verbaux que, grâce à la 3D, on va pouvoir assembler et tester dans un modèle. Nous enquêtons aussi sur des affaires à partir de l’OSINT, la recherche d’informations à partir de sources ouvertes.
Dans un second temps, la 3D permet de rendre notre travail visible pour le public de façon efficace. Donc c’est à la fois un outil analytique et à la fois un outil de représentation.
Pouvez-vous détailler les types de sources sur lesquelles vous vous appuyez et quelles méthodes d’enquête en découlent ?
Si on doit schématiser : il y a des enquêtes où nous avons accès à un dossier judiciaire qui peut contenir des images, de l’audio, des vidéos, des procès-verbaux que, grâce à la 3D, on va pouvoir assembler et tester dans un modèle.
Autre cas de figure, si nous n’avons pas accès à des images ou des vidéos, on peut s’appuyer sur la parole des témoins. L’année dernière, dans le cadre de l’enquête sur l’implication de la police française dans la mort de Jumaa al-Hasan, un exilé syrien mort noyé en tentant de traverser la Manche, on a mis en place un dispositif de « témoignage situé ». Concrètement, les témoins nous délivrent leurs souvenirs et, dans le même temps, on crée un modèle 3D amélioré en temps réel en fonction de leurs témoignages. On peut ainsi travailler à partir d’une source orale sur laquelle va s’appuyer la modélisation 3D et, réciproquement, la 3D va permettre de nourrir le témoignage.
Un dernier cas de figure : nous avons enquêté sur le décès de trois membres de la tribu Saint-Louis, tués par des tirs du GIGN, lors des émeutes en Kanaky-Nouvelle-Calédonie à l’été 2024. Nous nous sommes rendus sur place parce que justement, il y avait un trou noir d’information. Nous sommes allés « créer » de la matière pour les modèles 3D : photographier les lieux, les traces de ce qui s’était passé. C’est dans ce cas de figure que notre travail se rapproche peut-être le plus de celui des journalistes. Ce travail a donné lieu à une enquête que nous avons co-réalisée avec Le Monde.
Quelles sont les principales limites à l’utilisation de la 3D comme outil au service du journalisme aujourd’hui ?
La 3D est tellement convaincante, tellement efficace, que nous, enquêteurs 3D, on se dit toujours qu’il faut se méfier. On fait un travail minutieux, précis, on réalise des enquêtes longues pour être les plus fidèles aux faits mais on constate de plus en plus que la 3D est utilisée pour aller à l’inverse de ça, pour raconter une réalité alternative. Le média +972 révèle comment Tsahal a publié une vidéo 3D faussée à la suite de bombardements sur un hôpital afin d’installer l’idée que ce bâtiment constituait une cible légitime. Cette vidéo a été réalisée sans aucune déontologie, non pas construite sur des faits mais au service d’un discours car l’armée israélienne s’est rendue compte que c’était très efficace auprès de l’opinion publique.
L’arrivée de l’intelligence artificielle dans la modélisation 3D pose aussi beaucoup de questions. On constate l'apparition d’une multitude d’IA de modélisation 3D, mais comme pour les IA conversationnelles, on n’en connaît toujours pas les « coulisses ». Dans le travail de modélisation, ces IA vont interpréter les éléments à leur disposition, et se donner une liberté dans l’interprétation et la réalisation que nous, nous ne nous donnons pas. Tant qu’on ne connaît pas la « boîte noire » de ces outils, on se refuse à les utiliser à INDEX. D’où l’importance de mettre en avant nos propres outils et notre travail encore majoritairement manuel. Nos coûts les plus importants à INDEX sont la main-d’œuvre, comme pour le travail de journaliste d’ailleurs.



Moins de tâches, plus de terrain : comment l’IA libère du temps aux journalistes
1. Djinn : l’intelligence artificielle comme outil de veille journalistique
Djinn est un outil d’intelligence artificielle développé à l’origine pour le journal norvégien iTromsø, aujourd’hui utilisé par une trentaine de rédactions du groupe Polaris Media. Concrètement, il s’agit d’une interface de journalisme de données (Djinn signifiant Data Journalism Interface for Newsgathering and Notifications) qui aide les journalistes à analyser de grandes quantités d’informations publiques pour identifier des sujets d’actualité pertinents.
Le fonctionnement de Djinn repose sur plusieurs composantes clés : la collecte de données automatisée, une analyse dite intelligente avec des algorithmes qui classent les documents selon leur pertinence. Il y a également une détection des sujets d’intérêt à partir des données collectées. Puis il y a la possibilité pour les journalistes de personnaliser leurs recherches sur des thèmes spécifiques et donc de recevoir des alertes ou des recommandations adaptées à leur demande.
2. Une utilité plurielle pour les journalistes
Djinn a une utilité concrète et mesurable dans les salles de rédaction, surtout celles de taille modeste. La plateforme permet de gagner du temps sur la recherche de l’information. Le temps consacré à parcourir les bases de données et les sites officiels est estimé de 2 à 3 heures par jour pour un journaliste. La plateforme permettrait de réduire drastiquement ce temps à presque 10 minutes par jour.
L’IA ne se contente pas de filtrer les données : elle identifie également des pistes qui auraient pu échapper à l’œil attentif du journaliste, notamment quand il s’agit de compilations de données très volumineuses et hétérogènes. Le gain de temps permis par l’utilisation de cette plateforme a surtout pour objectif d’améliorer la productivité et l’impact éditorial. Les rédactions qui ont adopté Djinn constatent une augmentation significative du trafic généré par leurs contenus.
Le succès de l’outil tient aussi à sa conception centrée sur les besoins réels des journalistes. Ceux-ci ont participé directement à la formation et à l’ajustement de l’IA, ce qui a favorisé une adoption rapide et importante dans les rédactions.
3. Une technologie pensée pour épauler, pas remplacer
L’exemple de Djinn illustre comment l’intelligence artificielle peut enrichir le travail journalistique sans le remplacer. L’IA excelle dans l’analyse systématique de grands volumes d’informations, la détection de tendances et l’automatisation de tâches répétitives. Ce sont des capacités précieuses pour accélérer le travail de veille et libérer du temps aux journalistes pour ce qui compte vraiment : comprendre un contexte, interroger des sources, vérifier des faits et raconter une histoire avec sens et nuance humaine.

L’IA et la fin de l’ère du trafic Web
Dans l’écosystème numérique des deux dernières décennies, le trafic Web, c’est‑à‑dire les visites que génèrent les moteurs de recherche vers les sites d’information, a été la ressource la plus précieuse pour les médias en ligne. Il a permis aux journaux et plateformes d’attirer des lecteurs, de vendre des publicités, de convaincre des abonnés, et de financer le journalisme d’enquête. Les sites d’information ont bâti leurs modèles économiques sur cette logique : plus il y a de lecteurs qui cliquent, plus les revenus publicitaires et les abonnements potentiels augmentent. Mais cette dynamique est en train de changer radicalement.
L’alerte des éditeurs
Le dernier rapport du Reuters Institute, relayé notamment par The Guardian, fait état d’une inquiétude généralisée parmi les dirigeants de médias. Beaucoup estiment que l’essor des résumés générés par l’IA dans les moteurs de recherche et la généralisation des chatbots conversationnels pourraient marquer “la fin de l’ère du trafic” tel qu’on l’a connu.
Les chiffres avancés sont parlants : les clics issus de Google vers les sites d’information ont déjà reculé d’environ un tiers en un an, et plusieurs responsables interrogés anticipent une baisse cumulée pouvant dépasser 40 % à moyen terme. Pour les éditeurs, l’enjeu est majeur : cette audience issue du search représentait une part essentielle du lectorat « gratuit », indispensable pour alimenter la publicité et recruter de nouveaux abonnés. Sa disparition fragilise directement l’équilibre économique des médias.
Pourquoi l’IA change la donne
Le problème est simple : les assistants et moteurs qui utilisent des résumés automatisés répondent directement à une grande partie des requêtes des internautes. Résultat : le lecteur obtient une information condensée sans jamais cliquer vers le site original. Pour l’utilisateur, c’est pratique ; pour l’éditeur, c’est potentiellement une catastrophe.
Le rapport souligne que cette évolution touche particulièrement les médias généralistes et intermédiaires, historiquement très dépendants du référencement, à l’image de Ouest-France, dont le modèle numérique repose sur un fort volume de contenus gratuits et une audience largement alimentée par le trafic Google Search. Aux États-Unis, des acteurs comme Huffpost présentent une dépendance comparable : leur modèle éditorial et économique repose sur l'acquisition de lecteurs occasionnels par le search, ce qui les rend particulièrement sensibles à toute évolution du rôle des moteurs de recherche dans l’accès à l’information. Même des contenus de qualité peuvent désormais être consommés sous forme de résumés, sans exposition au média, sans visite et sans relation directe avec le lecteur.
Vers de nouveaux modèles économiques
Face à cette remise en cause du trafic traditionnel, les médias accélèrent leur diversification. Le Reuters Institute observe une priorité claire : réduire la dépendance aux plateformes et reconstruire un lien direct avec l’audience. Cela passe par le développement de newsletters, d’abonnements numériques, d’événements, mais aussi par l’investissement massif dans la vidéo, les podcasts et les formats sociaux, à l’image de theSkimm, média américain, qui a construit son modèle d’information autour de newsletters et de podcasts afin de capter une audience directe et fidèle, sans dépendre du trafic issu des moteurs de recherche.
YouTube et TikTok occupent une place centrale dans ces stratégies. De plus en plus de journalistes et de rédactions y adoptent les codes des créateurs de contenu afin de toucher des publics plus jeunes et moins captifs des moteurs de recherche. L’objectif n’est plus seulement de générer du trafic, mais de bâtir une relation durable, identifiable et monétisable, indépendamment des intermédiaires.

1) Internet Exploreuses : des voix féminines pour décrypter le web
Animée par les journalistes Lucie Ronfaut et Héloïse Linassier pour le média indépendant Origami, Internet Exploreuses propose chaque mois une discussion avec une invitée autour des usages d’Internet, des cultures numériques et des grandes mutations du web.
Dans un univers tech encore très masculin, ça fait du bien de voir des femmes expertes mises à l’honneur, avec des échanges accessibles, critiques et stimulants.
On a particulièrement aimé l’épisode de décembre (qui fêtait en plus les deux ans de l’émission !), qui posait une grande question : peut-on critiquer l’IA sans faire la morale ? À l’heure où l’IA envahit plein d’aspects de notre vie, et même nos médias.
Bonus non négligeable : on peut suivre l’émission en direct sur Twitch, la retrouver en rediffusion sur YouTube ou l’écouter en podcast !
2) Mâtin, le compte Instagram dessiné, pour bien se réveiller !
Pour celles et ceux dont le premier réflexe au réveil est d’aller sur les réseaux sociaux avant même de sortir du lit, on a la reco qu’il vous faut : @matin_queljournal !
Ce compte Instagram, lancé par les éditions Dargaud en 2020, publie tous les matins une petite BD inédite pour décortiquer l’actualité et les grandes questions de société. Le tout avec humour, pédagogie et un style graphique qui change chaque jour, en fonction des dessinateur.ices !
On adore la diversité des sujets abordés : Donald Trump qui louche sur le Groenland, l’IA qui dope les applications de rencontre, la chanteuse Theodora ou encore le quotidien des personnes LGBTQIA+ en Égypte.
Bref, un bon moyen de s’informer de manière engagée et différente, dès le m(â)tin !
3) Presspepper, l’agence de presse spécialisée justice
Cette semaine à la Media’tech, on a adoré lire cet article, publié par La Revue des médias (le magazine d’analyse des médias de l’INA). On y a découvert PressPepper, cette « AFP judiciaire locale » qui se rend dans les tribunaux, et rend compte des procès pour plus de 60 titres de presse.
Une mécanique bien rodée : chaque semaine, Guillaume Frouin propose aux médias une sélection d’audiences à couvrir, qui structure ensuite le planning des cinq salariés de PressPepper. Répartie entre Nantes, Lyon et Rennes, l’équipe suit aussi certains dossiers à distance, grâce aux décisions de justice mises en ligne.
Par exemple, cet article de France 3 sur les comptes de la mère d’Ousmane Dembélé est issu d’une dépêche PressPepper. Un vrai coup de pouce pour les rédactions, qui peuvent s’appuyer sur des citations solides et produire des papiers plus incarnés.
Une petite plongée dans les coulisses, parfait pour celles et ceux qui veulent mieux comprendre comment se fabrique l’info juridique locale !